La vie tourmentée d’une FORD V8.

Bob d’Automag    2019-01-02 15:15:12   

La FORD V8 de mon grand-père…

Bob d’Automag vous partage une histoire, familiale, une histoire automobile de son grand-père, qu’il n’a pas connu, qu’il a appris à connaître à travers les souvenirs de son père…


Vous êtes nombreux à savoir que j’ai toujours été attiré par les autos depuis mon plus jeune âge, et avec le temps je me suis intéressé aux histoires que ces voitures ont véhiculées. Tantôt émouvantes, tantôt tristes, il existe beaucoup d’histoires à raconter et chacun d’entre-nous, si l’on se pose un peu, se souvient d’un beau moment assis sur une banquette de skaï et des odeurs particulières que pouvaient libérer ces autos d’une époque révolue.
Un jour d’hiver, mon père et moi allions découvrir la collection de Ghislain Mahy, à l’époque installée à Houthalen début des années ‘70. Soudain mon père s’arrête net devant une « Ford V8 de Luxe » datant fin des années ’30. Je remarque que l’émotion le gagne et il me dit tout bas : « regarde, c’est la même que celle de mon père ! »

L’histoire que je vais partager avec vous est terriblement authentique. Terrible, parce qu’elle se passe juste après cette période d’angoisse de cris et de sang en septembre 1944.
Mon grand-père, Hubert Wuyts né en 1900, décède de manière tragique durant les jours de libération de 1944 (mais ceci est une autre histoire).

La vie tourmentée d’une FORD V8

Bien avant WWII (la seconde guerre mondiale), mon grand-père avait développé un commerce de « Grossiste en fromages et café » à Hechtel dans le Limbourg. Il devait se déplacer très souvent et fit tout naturellement l’acquisition d’une voiture d’occasion. Sa première auto était une Renault des années 1934, d’après les souvenirs de mon père.
Mais vers la fin de l’année 1938, grand-père décide cette fois d’acheter une voiture neuve. Ce sera une FORD V8 de Luxe, modèle 1938-1939.
Grâce à d’anciens documents bien conservés, j’ai la confirmation qu’en date du 6 octobre 1938 une assurance est contracté pour une automobile de marque : « Ford V8 », conduite intérieure, 12cv, 8 cyl, alésage : 66.04, course : 81.25, châssis N°417.837, pour la somme de 940,50 Francs.

La FORD V8 de Luxe 1939 avec cette silhouette si élégante et moderne

C’était alors une très belle auto, avec une silhouette moderne dont la ligne de toit se profilait de manière unie jusqu’au bas du coffre. Quatre à cinq places avec le confort américain en surplus. Le contact avec la clef se faisait sur la colonne de direction et, assez révolutionnaire à l’époque, le démarrage se faisait par un bouton poussoir positionné sur le côté gauche de la planche de bord.

Le tableau de bord de la ’39 avec son bouton "start" sur la gauche
Une auto neuve au service de la patrie… pendant 18 jours !

La plaque d’immatriculation avec le numéro 62282 fut enlevée de la Renault et fixée sur la nouvelle Ford. Les premiers essais routiers pouvaient commencer.
Mais à l’époque une grande inquiétude planait sur notre pays voisin : l’Allemagne. Très vite en Belgique ce fut la mobilisation, et beaucoup d’hommes furent rappelés sous les ordres militaires. Beaucoup de matériel aussi a été réquisitionné par l’armée, des camionnettes, camions, même des voitures. Quel officier n’aurait pas aimé avoir une belle auto à sa disposition ? Mon grand-père, lui aussi, a du faire don de sa voiture toute neuve. Il a bien essayé de savoir ou sa voiture était utilisée, mais lorsque l’armée allemande a envahi brutalement le pays, il n’était plus possible d’obtenir une quelconque information à propos de notre Ford.
Durant la campagne des 18 jours (durée de l’invasion et la capitulation de la Belgique) alors que la Ford avait été mise à disposition d’un Chef de Corps, notre auto a totalement été détruite lors d’un bombardement à proximité de la ville de Tielt. Le hasard a voulu qu’un soldat du village faisait partie de cette même unité, il connaissait bien la voiture et aussi son propriétaire. L’homme a détaché la plaque minéralogique de la carcasse et l’a rapportée plus tard à mon grand-père.

Dans un document que possède mon papa, on apprend que le Lieutenant Van Zeebroek du 1er bataillon chasseur à Cheval confirme en date du 27 février 1940 que la Ford en question a bien été réquisitionné. Un autre document nous apprendra que l’assurance a été arrêtée en date du 1 septembre 1939.

La même, mais d’occasion… une sedan 1937

La Ford ’37 sedan avec la malle bombée

La vie quotidienne reprenait doucement son cours, tout était rationné, le café et le fromage n’étaient plus au menu, et l’orge et autres « substituts » venaient en remplacement des grains de café. Grand-père repris son travail, même si maintenant tout était totalement différent. Il rechercha une auto d’occasion, et comme le confirme le document de l’assurance ce serait à nouveau une Ford V8 mais de 1937, avec N° de châssis 146532. La voiture ressemblait fortement à la précédente, juste la ligne fluide était cassée par la protubérance de la malle arrière.

Afin de pouvoir rouler avec une automobile, il fallait à cette époque une autorisation de l’autorité allemande. Grand-père l’a obtenue car il transportait des denrées alimentaires. Une quantité de « Bons d’essence » furent attribués et il fallait se les procurer à Hasselt. Lorsque les choses devinrent difficiles avec nos envahisseurs, les « Bons d’essence » devenaient de plus en plus rares aussi.

Ford V8 de Luxe sedan 1937

Un autre document de la compagnie d’assurance, daté du 19 août 1941, nous apprend que « l’autorisation de circulation » de grand-père lui avait été retirée le 29 juin 1941. Seuls les camionnettes et camions disposant d’une « autorisation » pouvaient encore circuler sur les routes. Mais notre grand-père était futé, il décida donc de transformer sa Ford de Luxe en camionnette légère !
Il commençait par retirer les banquettes pour y installer un ancien siège unique pour le conducteur, la paroi de séparation vers le coffre est enlevée et il installa une cloison derrière le siège avant, laissant ainsi une grande zone de chargement à l’arrière. Pour terminer « l’effet camionnette », il colla sur les vitres latérales arrières des panneaux noirs sur lesquels on pouvait lire : « Hubert WUYTS – Cafés – Hechtel – H.R. Hasselt N° 3523 ».

Grand-père fait à nouveau une demande d’autorisation de circuler et présente sa « camionnette » ! Cela fonctionne et obtient à nouveau quelques « bons d’essence ». Il n’utilisera plus très souvent la Ford car tout devient de plus en plus difficile avec cette guerre qui s’éternise maintenant depuis presque 3 ans. Et finalement tout s’arrête le 28 mars 1943. A nouveau, un document confirme que l’autorisation de circuler est supprimée et qu’il n’y a plus de possibilité d’obtenir de l’essence.
Et oui, cela paraît évident, l’armée allemande est entrain de perdre sur tous les fronts et est en manque d’essence pour ses propres véhicules militaires.

La Ford 1937 a disparu !

Ce qui inquiète grand-père maintenant, c’est que l’armée allemande pourrait réquisitionner sa voiture. « Ah çà, non ! » s’exclamait-il « j’ai déjà donné une auto à l’armée belge, je ne vais pas en donner une seconde aux allemands ! ». Papa se souvient encore le voir tourner en rond pour trouver une solution à ce problème.

Un bon matin, grand-père sort son fils du lit (mon père alors âgé de 13 ans) et lui dit : « suis-moi, je vais te montrer quelque chose »… le jeune garçon de 13 ans se dépêcha de s’habiller et descendait l’escalier en s’interrogeant de ce qu’il allait découvrir. Grand-père l’emmena devant la porte du garage et lui montra la serrure forcée et cassée : « Regarde la porte est cassée et on a volé la voiture ! » En lisant la stupeur et l’angoisse sur le visage de son fils, il lui dit : « calme toi, rien n’est vrai de tout çà. J’ai caché la voiture parce que je ne veux pas la donner aux allemands. Si quelqu’un, gendarme ou un allemand te demande si tu as entendu ou vu quelque chose, tu réponds simplement non et que tu dormais ».

Mon grand-père prenait un grand risque en faisant cela. Mon père s’est toujours demandé, durant des années, pourquoi son père lui avait fait une telle confidence alors qu’il n’avait que 13 ans ?
Mais grand-père connaissait bien le Commandant de la Gendarmerie, et lui avait demandé conseil. Le Gendarme lui avait d’ailleurs répondu : « nous devons faire un enquête et la transmettre à la Kommandantur, si ils vont accepter notre enquête ou en refaire une eux-mêmes, je ne le sais pas… ». Mais tout c’est bien passé et après l’enquête de la Gendarmerie, l’on a plus entendu parler de cette affaire.

Mais ou est donc caché cette auto ? Cette question le jeune garçon n’en connaîtra pas la réponse avant la fin de la guerre.

La voiture était cachée à l’extérieur du village d’Hechtel, dans la grange d’une très vielle ferme centenaire isolée que l’on nommait « Spikelspade ».
Mon père apprendra plus tard que dans le fond de cette vieille grange il y avait un recoin étroit, juste ce qu’il faut pour y loger une voiture. Les roues avaient été enlevées, et l’auto posée sur des blocs de bois. La batterie aussi était enlevée. Le tout avait été couvert avec une grande quantité de foin. Un soir, le fermier est passé avec sa charrette et son cheval à la maison pour y déposer les roues et la batterie. Le grand-père avait tout caché dans le grenier de sa maison.

La ferme de Spikelspade qui a joué le rôle de "couveuse" pour la Ford V8

Pour ceux qui connaissent l’histoire et les problèmes de la Libération qu’a connu notre famille (mon père a d’ailleurs écrit un livre sur le sujet : « Tempête d’automne sur Hechtel »), ils savent d’emblée que l’entièreté de la maison familiale, située rue de l’église, a été incendiée, avec tout ce qu’elle contenait, lors de ce terrible jour du vendredi 8 septembre 1944.
Le grand-père décéda sous les balles allemandes, deux jours plus tard, le 10 septembre.
« Après la libération », raconte mon père, « nous n’avions plus rien, juste les vêtements que nous avions sur nous lorsque nous avions fui les flammes pour nous cacher dans les caves. Maman survécu avec 3 enfants : deux filles et un fils.
Mais nous avions toujours une auto ! Il est vrai qu’elle n’avait plus de roues, ni de batterie ni de sièges »
.

Au printemps, la Ford sort de sa meule de foin !

Ce ne sera qu’au printemps 1945 que l’on décida de sortir la FORD V8 de la grange. L’on retrouva facilement une batterie, avec l’aide d’amis nous avions trouvé deux roues et les deux autres roues seront adaptées par le maréchal-ferrant du village. Mon père, qui avait 15 ans maintenant, ne voulait en aucun cas rater cet événement, et il était de la partie pour dégager le foin à grands coups de fourches. La voiture était là... Elle semblait en bon état sous une couche épaisse de poussière et un nid de rats dans le coffre ! Après avoir monté les roues, la voiture était tirée à l’air libre. Les roues arrière, que le forgeron avait adaptées, étaient un peu plus grandes et donnait à la Ford un air plongeant... (encore un peu trop tôt pour lancer la mode Hot-Rod !)

La famille Wuyts avec la Ford ’37 sur ses roues trop grandes !

La batterie fut branchée, le moteur vérifié. Et nous voici devant l’instant ultime : va elle démarrer ? Et oui, après quelques coups de démarreur le V8 se mit à ronfler. La FORD roula fièrement dans les rues du village ce jour là !

Plus tard l’on a recherché activement des sièges et même trouvé deux roues d’origine qui ont remplacé les roues forgées trop grandes. La Ford V8 retrouva son allure d’origine comme quand mon grand-père l’avait achetée.
La famille a encore profité pendant des années de cette brave et fidèle FORD V8 qui a survécu cette période de tourmente grâce à l’ingéniosité de Hubert, mon grand-père.

Texte : Bob d’Automag, d’après les souvenirs de Gérard Wuyts.

75 ans plus tard, grâce à un passionné, Bob retrouve les roues de la Ford V8-1937 de son grand-père !


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Vos commentaires

  • Le 3 janvier à 10:41, par Paul-Dominique Dumont En réponse à : La vie tourmentée d’une FORD V8.

    Belle aventure pour cette auto, modèle que j’ai encore connu dans les années
    50...

  • Le 3 janvier à 11:41, par Jacques Raulier En réponse à : La vie tourmentée d’une FORD V8.

    Bonjour

    Effectivement une belle histoire ! Espérons que cette Ford V8 réapparaisse un jour ! Qui sait ?

    Merci, Bob, pour ce beau récit.

  • Le 3 janvier à 14:40, par Jeanmo En réponse à : La vie tourmentée d’une FORD V8.

    Bonjour Bob, très belle histoire bien racontée !
    jeanmo

  • Le 4 janvier à 10:41, par Bob d’Automag En réponse à : La vie tourmentée d’une FORD V8.

    Merci pour vos compliments sur cette histoire. Hé oui Jacques, je me suis posé la même question : "pourrait-elle réapparaître un jour ?!?" cela mériterait de lancer une bouteille à la mer, puisque nous avons le n° de chassis de cette auto !

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