RENE MILHOUX, + DE 300 VICTOIRES MOTOS.

Jean Van Der Rest    2003-08-02 00:00:00   

+ DE 300 VICTOIRES MOTOS


René Milhoux dessiné par RIG.

Le palmarès que j’ai devant moi est incomplet. Il est dressé ligne par ligne sur 5 pages dactylographiées qu’il est impensable de reproduire ici par manque de place tout simplement. A ces records mondiaux réalisés tant en moto-solo qu’en side-car dans les catégories 250, 500, 600, 750 et 1000 cc., il faut ajouter plus d’une centaine de victoires en courses de vitesses depuis Roubaix-Paris-Roubaix (1925) et plusieurs Bol d’Or, jusqu’aux nombreuses 24 h. motos et Grands Prix de Belgique, Hollande, France, Suède, Italie, Ulster et d’Europe. Le tout sur 11 années successives (1925 - 1936).

Cet homme aux plus de 300 victoires, nous l’avons retrouvé pour vous. Il est là - devant moi - aujourd’hui à 98 ans. Par opposition à la position courbée qu’il prenait en course pour ne faire qu’un avec ses bolides, il est là droit comme un I, mains dans les poches, les yeux brillants, le sourire aux lèvres et c’est lui qui pose la première question : " que voulez-vous savoir de moi ?"

Depuis l’instant où il est entré dans la pièce où nous nous rencontrons, je suis sans voix (catastrophique pour un journaliste). L’homme qui est devant moi fait 25 ans de moins que l’âge que j’ai sur ma fiche. Son fils André - qui doit avoir remarqué mon étonnement, interrompt mon silence en lançant : " il tient la forme !" Ma fiche précise clairement :
René Milhoux, né en 1905.

Je crois qu’il a répété sa question : "que voulez-vous savoir de moi ?" et c’est là que j’ai réalisé que les contenus de la centaine d’articles de presse de l’époque, que nous avions rassemblés à la Fédération, aurait moins d’impact que l’heure de rencontre que nous allions passer ensemble……qui dura près de 2 h.1/2. Ma réponse à sa question fut : " ce que les journalistes sportifs n’ont pas écrit de vous, emportés qu’ils étaient à détailler vos records à l’aide de leurs "grâce à quoi" et leurs "comment".

Je me souvenais des commentaires d’un confrère qui en 1934 écrivait : en parlant de ce champion d’exception : " l’homme n’a ni manies, ni fantaisies, ni préférence marquée pour tel plat ou telle vedette de cinéma. C’est un homme d’intérieur, dont tous les moments sont partagés entre l’Usine et la vie de famille. Timide et très modeste, il sort rarement et voit fort peu de monde. Il a une véritable passion pour le moteur à explosion et emploie ses loisirs à calculer encore. Il parle volontiers à sa femme de ses travaux et de ses projets".

Commentaire exceptionnel d’un journaliste qui le connaissait particulièrement bien, puisque pilote de moto lui aussi, ayant eu René Milhoux comme adversaire ou partenaire dans certaines courses, mais grand ami de la famille que pour connaître sa vie hors compétition. Il signe Jacques Ickx. Il est le père de Pascal et Jacky. Lui ayant lu ce paragraphe d’article de l’époque, René confirme que Jacques et lui se retrouvaient en effet régulièrement "à la maison", pour des duels ……au billard.

A lecture de son palmarès, force est de constater que parallèlement à ses records de vitesse en ligne, René était également un pilote de circuit partant pour "faire" des résultats. Pour en arriver là, sur les deux plans, il n’a pas de secret.

Les mises à niveaux dans les années 30. Huile à gauche, essence à droite...

Tout a commencé avec son père Jules Milhoux, le premier pilote moto à avoir dépassé le 100 km/h. Au tout début de ce siècle, il était - lui aussi - particulièrement recherché pour ses mises au point motos et autos, tant par les fabricants locaux que plus tard par les importateurs. René a gardé le souvenir d’avoir accompagné son père à la réception des 4 premières Ford T arrivant en Belgique pour compte des Ets Plasman. La 1ère guerre mondiale venait à peine de se terminer, les américains livraient. C’était en 1919.
René Milhoux avait 14 ans.

READY

A 18 ans, les américains n’ayant pas réexporté leurs Harley et Indian militaires, c’est sur une Indian- scout et une Gillet (personnelle) à courroie, que René va faire ses premières courses solo. Il n’a pas 20 ans, lorsqu’il roule pour compte de Ready et va aligner 14 victoires sur 15 courses et Grands Prix, la plupart en 250. Il emporte son premier G.P. d’Europe sur 175 cc.

Il est remarqué sur les circuits. C’est cette année là (1924) que se situe un incident technique malheureux pour lui, jeune compétiteur.

Un geste de haute sportivité (impensable de nos jours)va le conforter. Nous sommes à Francorchamps, le samedi, veille du Grand Prix d’Europe. Aux essais, René vient de briser un pignon. Les Etablissements Van Est de Courtrai, importateur de Ready, n’ont pas d’équipe technique sur place.

Pas de pignon de rechange. Conclusion : abandon ? !
"Que se passe-t-il René" questionne une voix, celle de Mr. Fagard directeur des usines Saroléa. Explication de René, suivie de consignes données par le "patron" de Saroléa à son ingénieur qui l’accompagne. Sortant sa montre, Mr. Fagard conclut : " ce doit être possible". C’est ainsi que le dimanche matin, René Milhoux entrait en possession d’un pignon neuf, copie conforme de celui brisé la veille, fabriqué pendant la nuit dans un des ateliers de son concurrent à l’usine Saroléa rue St. Lambert à Herstal. C’était il y a 78 ans et avec discrétion.

Sans commentaire ! Saroléa ne deviendra pas "La Doyenne" par hasard.
René a compris - là - toute l’importance de l’équipe technique de marque.

Il vient d’emporter "son" premier Grand Prix dans sa nouvelle catégorie (175 cc.) grâce à l’assistance d’une marque concurrente. Chapeau Mr. Martin Fagard !

En courses, René sent qu’il est fait pour la vitesse, plus que pour le classement.

Ses 14 victoires sur 15, il les a enlevées comme l’on prend 14 records, à fond !

D’autres auraient levé le pied, dès la 1ère place assurée. Lui il continue de foncer.
Premier il le sait, mais dans quel chrono ?

GILLET

L’année suivante il rejoint Gillet pour passer sur 500 et là, les records vont tomber, dont celui du monde des 24 h. au Bol d’Or sur 600 side-car. Le "diable blanc" (couleur de sa combinaison de vitesse) gagne encore.

Chez Gillet, de g. à d. : Marcel Van Oirbeek (ingénieur), René Milhoux (pilote), Dethier.

Pause.

Le temps de retrouver quelques photos, André nous quitte et bien droit dans un fauteuil (comme après un record, écrivit Jacques Ickx) René lance : "une anecdote de mon époque Gillet" et raconte. Décembre 1928, Mr. Gillet nous envoie à Montlhéry - 2 pilotes, une voiture avec remorque chargée de deux motos - avec mission de battre un certain nombre de records. J’étais "nouveau" dans l’équipe : j’acceptai. Ce déplacement ne me convenait pas particulièrement car mon épouse attendait un heureux événement . A cette époque, on ne vous précisait pas l’état d’avancement à 15 jours près. Départ. Trois jours prévus sur le circuit de l’époque. Par téléphone, le soir du deuxième jour j’apprends que la naissance est pour dans 24 ou 48 h. Troisième jour sur le circuit : dernier record difficile à battre mais vers 16 h. ça y est. Battu. Terminé ! Impensable de rejoindre Liège rapidement depuis Paris avec notre voiture tractant la remorque chargée. Mon collègue me dépose vers 18 h. à la gare.
Je débarque vers 2 h. du matin à Liège-Guillemins avec mes 2 grosses valises. Souvenons-nous, nous sommes en 1928. Pas de consigne à bagages, pas de voiturette taxi, rien ! Avec mes lourds bagages en charge, j’ai pour plus d’une heure à marcher pour rejoindre chez moi ( à cette époque, l’on accouchait à domicile ). Moi qui venait quelques heures plus tôt de battre 10 ou 12 records de vitesse dont certains à plus de 150 km/h., me retrouver peinant, chargé, traînant mon fardeau, j’ai failli perdre mon calme le long du boulevard d’Avroy, en pleine nuit.

En équipe réduite, chez Gillet à Monthléry.

Après plus d’une demi-heure de cette pénible marche……le bruit d’un cheval au petit trot.
Un fiacre ! Mes valises à la perpendiculaire de sa trajectoire et moi au milieu, bras levés.
Il s’arrête, je donne mon adresse au cocher qui me répond - à ma grande stupéfaction -
"c’est là que je vais, je me charge de vos bagages, montez !". Réfléchissant à sa réponse,
je m’installe face à une dame que je devine dans l’obscurité.

"Bonsoir René" me dit la voix de ma belle mère qui venait de louer un fiacre pour se rendre en pleine nuit chez sa fille……faute de la présence du mari. Preuve m’était donnée que dans certaines circonstances de la vie, lentement mais sûrement, on y arrive aussi.
Sur cette conclusion, André nous rejoint. Nos trois regards se croisent. Il a bien grandi et ne sait pas pourquoi nous lui sourions. Madame Milhoux allait - ce matin là de 1928 - mettre au monde, une graine de champion !

Doubles félicitations au champion et au nouveau papa quelques jours plus tard à l’usine.
La production et les recherches continuent. Non

Suède : record du monde sur glace.

satisfait de présenter ses records, son pilote n°1 et les qualités routières de ses motos, Gillet va pousser la publicité sur leur tenue de route jusqu’à démontrer celle-ci sur glace. René se retrouve à Ostersund (Malmö) en Suède, sur une 750, moteur monocylindre fonctionnant à l’alcool, changement de vitesses à main, chaussée de seulement 6 clous par pneu, engin sans embrayage et sans freins. " Ils ne servaient quand même à rien d’avoir des freins pour battre un record sur glace" reconnaît notre champion. Et, une fois de plus, record il y a eu ! Celui du km lancé. 203 km/h. ! Il sourit en nous précisant que "le lac était bien gelé", comme si lui n’avait pas été là pour assurer l’essentiel du résultat. Nous sommes alors en 1930. Septante deux ans plus tard, ce record mondial tient toujours, malgré les assauts par les pays nordiques dans les années qui suivirent. La Suède connaît alors bien René Milhoux qui y a signé la même année, une brillante victoire en 600 cc side-car lors de la "journée des records".

L’Europe quant à elle, vient d’entrer dans des années de crise. Les ventes diminuent, les petits ateliers de constructions mécaniques ferment, certaines usines commencent à licencier. Les grandes marques recherchent des résultats techniques pour les rendre commercialisables. Le pilote recordman René Milhoux est non seulement devenu un technicien hors-ligne, mais un metteur au point de tout premier ordre. C’est ce qui manque à la F.N. car Doug Marchant, ingénieur anglais engagé fin 1929, crée de nouveaux concepts qu’il ne conduit pas nécessairement à leur terme. Son compatriote Handley lui sauve la mise avec quelques records au cours de l’année 30. Aussi se rendant compte que les résultats ne sont pas à la hauteur de l’énorme budget mis à sa disposition et que de ce fait le vent tourne en sa défaveur, Marchant engage René Milhoux et Jules Tacheny. Trop tard pour Marchant, quelques mois plus tard il est "remercié".

1)CLARKE passager d’EDISON (side), 2) EDISON, 3) DUPONT contre-maître groupe courses F.N., 5)POL DEMEUTER, 6) VAN HOUTTE ingénieur F.N., 7) RENE MILHOUX, 8) COLETTE.

F.N.

Henry Van Hout - son adjoint - se voit confier la responsabilité du service courses. Le "diable blanc" va enfin trouver là, une équipe complète, avec Dupont le chef d’atelier du service courses et Monix le mécanicien qui a accompagné René lors de son départ de chez Gillet.

Ensemble ils vont amener René Milhoux à ses plus beaux résultats et à sa plus grande victoire.

Jean VAN DER REST

Dél.gén. de la Fédération Automoto Retro

(photos FAR & coll.privées)

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