Le jour où j’ai couru après le Tour de CORSE...

Paul Fraikin    2017-04-14 22:21:36   

Les notes de route de Paul Fraikin (*)
"Bruno THIRY dispute son premier Tour de Corse, en 1995 !"


La Corse. Ah LA Corse ! Que d’histoires j’y ai vécues en marge du WRC … Des histoires en tous genres, mais pas que des chouettes ! Je vous propose mon siège de copilote sur les chemins de traverse de l’île de Beauté. Cramponnez-vous, ça va tournicoter !

J’aurais pu vous raconter les tentatives d’arnaque d’un hôtelier de Porticcio et d’un restaurateur de Bastia (vite « calmés » par mes « persuasifs » copains Corses), ou ma poursuite automobile par des agents secrets en civil (heureusement Fans de Loeb), ou ma rencontre nocturne (j’en frissonne encore) sur un boulevard désert avec le chef des furieux nationalistes (revenu en ville pour faire sauter le lendemain le bureau de Police d’Ajaccio), ou mon trajet Ajaccio-Corte à 120 km/h de moyenne (record absolu) pour être à temps au satellite, ou la panique de Loeb (puis sa sortie de route) lorsque je lui ai annoncé les chronos de Duval, ou mon retrait de permis + confiscation de véhicule, ou ma panne en forêt et ma rencontre avec des vieux maquisards camouflés et armés de kalachnikovs, ou mon amitié pour un vieux berger d’Aléria, incroyable guérisseur … Mais toutes ces histoires seront pour une autre fois, car comme Thierry Neuville a gagné et que ça nous rappelle son « précurseur » Bruno Thiry, revenons donc en ’95 !

Bruno THIRY au Tour de Corse, son rallye de ‘95 est L’EXPLOIT tant attendu …

Bruno dispute son premier Tour de Corse sur une grosse voiture, la fameuse Ford Escort préparée chez RAS à Châtelet. Personne ne le pointe comme favori, tout le monde s’attend à voir gagner Delecour ou Auriol, tous les deux blindés d’expériences sur ce parcours exceptionnellement tortueux.

Mais Bruno surprend tout le monde en s’installant en tête d’entrée de jeu ! Je le revois encore, au regroup sur le petit port de Propriano, un peu gêné d’être là mais fier comme Artaban, entouré par tous les journalistes qui découvrent ce petit belge inconnu pour eux … Les journalistes français sont incrédules, dubitatifs - voire quelque peu moqueurs – et se refusent à avouer leur totale surprise, bredouillant qu’en fait si Thiry est en tête, c’est parce que leurs deux champions français ne sont pas encore bien réveillés …

C’est la 1ère fois qu’un équipage belge ( Bruno THIRY-Stéphane PREVOT) est en tête d’un rallye de championnat du monde.

Quand, après 4 spéciales, Bruno a creusé son avantage, ils marmonnent alors que c’est sûrement à cause de sa voiture qu’il domine. Heureusement, Delecour est fair play et reconnaît qu’il dispose de la même machine et que, si Thiry est « devant », c’est parce qu’il pilote tout simplement mieux qu’eux !

4 meilleurs temps en 4 spéciales, les "Barons du Rallye" n’en reviennent pas !

Au fil du rallye, Bruno augmente son avance. Puis se profile la fameuse boucle au nord de Bastia, le cap Corse, que Bruno n’a jamais parcourue ! Delecour et Auriol rigolent, ils sont persuadés qu’ils vont en mettre un paquet à Bruno et qu’ils vont lui chiper la première place… Je vous avoue qu’on n’est pas très fier : autant on a plané depuis le départ, autant on s’attend à atterrir, à voir nos rêves se crascher ! Mais c’est tout le contraire qui arrive, un extraordinaire Bruno remporte ces spéciales de façon exceptionnelle et assomme définitivement tout le monde : largué, Delecour admet sa défaite, et Auriol grimace de devoir se contenter de la 2e place.

Auriol : "Bruno a la frite ! Je savais qu’il irait vite, mais il est devant..."

Bruno va remporter son premier rallye de championnat du monde, il va être le PREMIER BELGE à s’imposer au sommet de la discipline !!! C’est historique, et tout le monde le ressent, nous félicite, nous embrasse. Les pilotes, les patrons d’équipe, les mécanos, tous les journalistes et tous les spectateurs nous disent avec admiration et respect : « Bravo, c’est fantastique, c’est génial, c’est 1.000 fois mérité ! »

Et puis c’est la catastrophe : à quelques kilomètres du podium à Ajaccio, un porte-moyeu casse ! Bruno ramène sa Ford à l’assistance sans perte de temps mais - nouvelle catastrophe - les mécanos ne sont pas autorisés à la réparer à cause d’une stupide réglementation de la FIA qui interdisait ce type d’intervention !!!

A quelques kilomètres du podium à Ajaccio, un porte-moyeu casse ! Bruno doit réparer seul ...

Bruno travaille comme un forcené, puis s’effondre en pleurant : c’est foutu, il ne gagnera pas et tout le monde est consterné. Je le filme, avec moi aussi des larmes dans les yeux, et j’essaie de l’interroger, avec moi aussi des larmes dans la voix … Autant on a rêvé, autant on s’écrase. On était au paradis, on plonge dans l’enfer. On se voyait triomphant, nous voici dans le néant.

Si je vous raconte cette histoire inimaginable, c’est pour vous rappeler que j’en ai fait, ce que j’appelais alors, un « film reportage complet » dans « Champion’s », sur la RTBF.


Il a été diffusé et rediffusé des tas de fois et a été vu par des millions et des millions de téléspectateurs.

Ce document bouleversant, historique, unique … alors que j’étais sur place, j’ai bien failli ne jamais pouvoir le réaliser !

IMPOSSIBLE DE FILMER BRUNO THIRY, EN 1995 !

En ce temps-là, il y a 22 ans, on rejoignait la Corse par avion en faisant une obligatoire escale à Marseille et, dans ce transit à Marseille, la valise technique contenant notamment le chargeur et les batteries de la caméra a été égarée et n’est donc pas arrivée à Ajaccio. Faute de jus, mon caméraman ne pouvait donc rien filmer !!!

Le lendemain matin, à 8h. alors que le rallye venait de démarrer, on est allé voir à l’aéroport si elle n’avait pas été retrouvée … Comme les recherches duraient, le caméaman, le technicien son et moi, on est allé écouter la radio dans la voiture sur le parking, et c’est par elle que j’ai appris qu’un certain Bruno Thiry venait de faire son premier scratch ! J’ai cru devenir fou !

Bruno Thiry venait de faire son premier scratch ! J’ai cru devenir fou !

Une demi-heure plus tard, lorsque le préposé est enfin venu me dire que la valise n’arriverait que vers 10h, la même radio annonçait que Bruno venait de refaire un autre scratch !!! Là je suis devenu complètement fou ! Fou de rage ! J’ai demandé que la valise soit envoyée à l’aéroport de Figari, Figari où on pouvait faire un détour après avoir été au regroup de Propriano.

Autant vous dire qu’entre Ajaccio et Propriano, malgré les 1.000 virages, j’ai roulé comme un avion, mais on a quand même « raté » Bruno. Puis on a foncé à l’aéroport de Figari ou la valise… n’était pas encore arrivée ! Dans la petite aérogare, j’ai hurlé comme un dément et exigé qu’elle soit alors renvoyée à l’aéroport de Bastia où le rallye s’arrêtait le soir. Bastia où on finira par la récupérer, mais en pleine nuit ; ce n’est donc que le 2e jour que notre reportage a enfin pu commencer …

En direct à la radio, avec des pièces !!!

Ceci dit, pendant tout l’après-midi, pendant que Bruno enfilait les scratches, que j’écoutais à l’auto-radio, excité comme un pou, et sans savoir si on allait vraiment récupérer les batteries à Bastia, je pestais et j’angoissais … Fou d’impuissance !
En plus, tellement retardé par les crochets aux aéroports, je courais « derrière » le rallye !

En fin de matinée, brûlant d’informer quand même la Belgique, je persuade (tout un programme !) le tenancier d’un obscur et bruyant bar-tabac de me laisser téléphoner en Belgique (« C’est où çaaa ? ») pour un prix prohibitif (« Soyez déjà bien content, je ne suis pas obligé d’accepter ! »), et j’essaye de convaincre le rédac chef radio de la RTBF que Bruno Thiry est en train de signer un truc historique …
* « Bruno qui ? … »
* « Thiry, champion de rallye ! »
* « Champion de quoi ? »
* « De rallye automobile ! »
* « Ca intéresse qui, ça ? »
* « Euh … Son exploit, toute la France en parle depuis ce matin … »

Œnologue averti, amateur de bonne chère, bref amoureux de l’hexagone, Jacques Kother (le papa de Candice) a alors accepté que j’intervienne en direct dans le Journal parlé de 13 H baptisé « Les Dossiers de l’Actualité » qui était LE rendez-vous d’information de l’époque. Et - comme j’avais bien plaidé l’impact de l’exploit sur la France -, il décida qu’on allait « ouvrir » là-dessus, pour griller Europe 1, RTL, France Inter ! Bref, ça allait être LA gloire pour Bruno, et pour le Rallye en général, rallye dont jamais la RTBF n’avait encore parlé en radio (sauf lors d’accidents mortels).

Mais comment intervenir en direct sur la RTBF, et surtout - selon les normes techniques de l’époque - d’un lieu calme, silencieux, feutré ? En ce temps-là, les GSM n’existaient pas, on ne pouvait appeler qu’avec des téléphones fixes. Seule solution, une cabine publique ! Mais en Corse, elles étaient le plus souvent vandalisées, hors d’usage ! Après une heure de recherche, de village en village, en panique, à 12h55, au fond d’un bled perdu, j’en ai enfin trouvé une qui fonctionnait ! Mais c’était une fournaise …

Je m’y suis enfermé, ruisselant, et armé d’un paquet de pièces de monnaie … Et, lorsqu’on a été « en ligne » - en attendant de passer en direct, puis pendant toute mon intervention - , j’ai glissé dans le monnayeur, toutes les 10 secondes, une pièce d’1 Franc français … Ce qui faisait à chaque fois un curieux « Bzzz – Clong - Bzzz ! » de déclenchement ! … A 13h01, juste après les titres de l’actualité, Jacques Koter me lance « notre envoyé spécial en Corse » … Je raconte en 1 ou 2 minutes, puis il me désannonce : « Merci Paul, c’est passionnant ! Tenez-nous au courant, on vous retrouve dans tous les JP de l’après-midi ! » Gluuups … Comment dire non ? « Bien sûr, Jacques, à tout à l’heure ! »

De cabine en cabine …

Le chef technicien a repris la ligne avant que je ne raccroche ; il déplore la mauvaise qualité technique, notamment les continuels « Bzzz – Clong - Bzzz ! » et il me dit qu’il a été à 2 doigts de couper mon intervention, et qu’il l’aurait fait si elle n’avait pas été aussi passionnante ! … Puis il me demande avec quel matériel de captation j’étais intervenu … J’ai bredouillé quelque chose d’incompréhensible et il m’a répondu : « Essaye d’améliorer ça pour les JP suivants, sinon ça ne passera plus et ça fera un incident majeur qui te vaudra un blâme hiérarchique ! »

Heureusement, il avait fini son service juste après le 13h et les techniciens de l’après-midi étant moins chatouilleux, tout se passa bien, d’heure en heure … D’ailleurs, ils étaient tout excités et me disaient que tout le monde en Belgique ne parlait plus que Bruno Thiry !!!

N’empêche, pour intervenir dans les JP de 14h, 15h, 16h, 17h, 18h et 19h, j’ai, à chaque fois, du retrouver une cabine, et faire et refaire le plein de pièces de monnaie jusqu’à ne plus avoir le moindre billet … Et le tout sans obtenir de reçu ni de facture ; donc sans espoir de remboursement de la part de la RTBF ! Mais quand on aime, on ne compte pas …

Mais, sans batterie, comment le film du 1er jour a-t-il pu être réalisé ?

Et bien, la veille du départ du rallye, craignant que jamais nos batteries n’arrivent à temps, j’ai osé aller trouver tous les reporters TV que je connaissais un peu et, honteux, leur ai expliqué ma dramatique situation. Et je leur ai demandé - pour pas 1 Franc ; mais à charge de revanche - de bien vouloir filmer Bruno et aussi de bien vouloir l’interviewer - en français, s’il vous plaît - si jamais il devait faire une belle prestation … Oufff ( car, jusque là, chacun était jaloux de ses images et ne les donnait à personne !) ils avaient été d’accord « en principe » ; mais on ne sait jamais, n’est-ce pas ?
Or, le lendemain, alors que Bruno brillait, sans GSM, impossible de les contacter, donc impossible de savoir s’ils le faisaient vraiment … et impossible de leur confirmer que j’étais toujours sans batterie et de leur redire que je comptais vraiment sur eux et uniquement sur eux !!! Je ne vous dis pas le stress …

Heureusement, ces gentlemen ont respecté leurs paroles et c’est ainsi que, lorsque toutes les copies furent faites, sur un magnétoscope emprunté chez FR3 Corse - chaque nuit, pendant les jours suivants et jusqu’à la fin du rallye - , j’avais récupéré par ci par là, de quoi faire le récit du 1er jour … Mais, mieux encore, comme Bruno avait charmé et bluffé tous ces reporters étrangers, ils m’ont donné bien davantage de leurs images, les plus belles des 2e et 3e jours … Le bonheur !

Bref, le film-reportage que vous connaissez, il est le résultat d’une grande première dans les annales de la TV ! Une inattendue mise en commun des meilleures images corses, françaises, allemandes, monégasques, luxembourgeoises, italiennes … C’est le vrai best of de l’amitié entre des baroudeurs solitaires devenus solidaires.

Quand j’y repense, je me dis qu’on était tous des raconteurs de belles histoires et pas de simples coqs diffuseurs d’actu, et qu’il a suffi que j’ose demander pour qu’un miracle s’accomplisse ! C’était une époque où - parce qu’il n’y avait pas de compétition entre nous, mais du respect mutuel et de l’entraide -, les amis pouvaient encore exister. Notre credo c’était de diffuser du rallye, de le promouvoir, de le crédibiliser.

De cette hallucinante mise en commun, on en parle toujours, on en rigole encore et on se fait de longues accolades sincères !

Merci Marseille d’avoir égaré la valise … Pastis ?

Paul FRAIKIN

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